Faire mémoire de nos morts

Les fêtes de la Toussaint avec leurs traditionnelles retrouvailles familiales, sont souvent l’occasion de ranimer le souvenir de ceux qui nous ont quittés en allant fleurir leurs tombes. Mais c’est aussi une période qui ravive la blessure de la séparation, parfois mal cicatrisée même après des années. La perte d’un proche, d’un ami, d’un parent, peut continuer de marquer nos relations et notre vie émotionnelle. Et plus encore s’il s’agit de la perte d’un enfant, d’un conjoint.

Le deuil impose ses étapes et son rythme, et peut s’avérer bien plus long que nous ne l’imaginions. Si nous évoquons les circonstances du décès, ou de son annonce, nous pouvons identifier une période de sidération, où nous étions sous le choc, incapables de réaliser l’effroyable réalité. Toute notre personne se protégeait comme elle pouvait des répercussions de cet inconcevable événement. Même pour des décès annoncés par une longue maladie, la fin d’une période d’accompagnement éprouvante a pu laisser un sentiment de vide, d’anéantissement, qui nous a laissés sans force, sans réaction. Puis ont pu se succéder des périodes de déni, de révolte, de recherche de compensation, de recherche éperdue de donner un sens à l’inacceptable. Il faut parfois longtemps pour que soit vraiment consentie l’absence, que soient recensés tous les bienfaits que la personne disparue nous a légués, même indirectement ou à son insu, et que nous puissions reprendre le cours de notre existence, sans rester enchaînés à un passé révolu, mais dans la gratitude de ce que ce passé laisse à notre présent pour nous orienter vers l’avenir.

Pour franchir plus rapidement ces incontournables étapes du processus de deuil, on peut être naturellement tenté de tourner rapidement la page. Mais derrière ce désir de passer à autre chose peut se cacher une part de déni : faire comme si la vie reprenait son cours à l’identique, ou même figer le temps pour maintenir l’existant sans oser rien toucher. Le risque est alors de s’arrêter de vivre, de refuser la nouvelle situation ouverte par le départ de l’être cher. Poser un voile sur les souvenirs douloureux pour les apaiser est bien compréhensible, mais peut enfermer les sentiments sous un couvercle, au lieu de les extérioriser pour s’en libérer et soigner en profondeur la blessure de l’absence. Ces émotions inexprimées peuvent alors continuer de nous habiter à notre insu, trouvant d’autres chemins pour se manifester, en influençant notre humeur, nos relations, nos élans de vie.

Au sein d’un couple, le deuil peut être vécu très différemment par chacun. La souffrance vécue de l’un peut rester inaccessible à l’autre, voire profondément incommunicable. Et les tentatives pour dévoiler ses sentiments peuvent être si violentes que chacun finit par renoncer à effleurer le sujet, enfermant dans le silence une douleur devenue tabou. Qu’il s’agisse d’un deuil commun aux deux conjoints, ou d’un deuil antérieur même à leur rencontre, le non-dit peut ainsi continuer de peser sur la relation. Pourtant, c’est bien la parole qui libère, et ouvre un chemin de guérison et de renouveau.

Alors ces fêtes de la Toussaint, et en particulier le 2 novembre, jour des morts, peuvent être l’occasion de mettre des paroles sur ces douloureuses séparations. Profitons de ces fêtes traditionnelles en famille, en couple, pour évoquer nos défunts, évoquer leur souvenir, heureux ou malheureux. Apprenons à accueillir les sentiments de nos proches, et offrons un espace de liberté à leurs émotions, sans qu’elles ne soient ni jugées ni minimisées. Lorsque mon émotion est accueillie pour ce qu’elle est, ne serait-ce que par un silence compatissant, c’est moi-même qui suis accueilli, dans toute ma personne, et qui retrouve la liberté de cheminer vers la vie. Offrons-nous mutuellement ce cadeau de faire mémoire de nos morts, de ce qu’ils nous ont laissé et qui nous aide à vivre aujourd’hui.